Le Moniteur, Bordeaux

17-11-2019 / Équerre d'argent pour la MECA ?

La MECA concourt pour l’équerre d’argent, le prix d’architecture attribué chaque année par Le Moniteur du bâtiment et des travaux publics. Elle a ses chances si le bâtiment est jugé à l’aune des prouesse techniques ou à la quantité de béton coulée. Elle a ses chances si le jury considère qu’en ces temps difficiles pour la culture, dépenser 60 millions pour construire le totem d’une "nouvelle dynamique culturelle" mérite quelques encouragements.

 

Le totem est réussi, dit-on. Le Moniteur a même souligné qu’à défaut de produire "l’effet Bilbao" – les activités de la MECA n’ayant pas le pouvoir d’attraction du Guggenheim –, il pourrait générer un "effet Oslo" : "dans la capitale norvégienne tout le monde ne va pas voir de spectacle à l’opéra, en revanche tout le monde monte se promener sur son toit" (Le Moniteur, 4 octobre 2019).

 

Le toit de l’Opéra d’Oslo donne accès à la mer dans laquelle il plonge. La MECA donne accès à une "chambre urbaine" qui ouvre la vue sur la Garonne. C’est monumental à souhait. Intimidant bien sûr. Pas vraiment fréquentable lorsque le soleil tape ou lorsqu’il vente.

 

Mais le problème n’est pas là. En fait de "chambre urbaine" on a affaire à un grand vide qui structure "un bâtiment construit en forme de boucle verticale". Et l’on se demande alors pourquoi un architecte à qui l’on confie la mission de réunir trois agences culturelles dans un lieu unique pour qu’elles travaillent ensemble, les réunit autour d’un grand vide ? Est-ce un pied de nez, une métaphore de la politique culturelle, un dommage collatéral de la starchitecture ?

 

En principe, pour travailler ensemble, on se réunit autour d’une table, dans un lieu accueillant, adaptable, souple, technique, qui permette de mutualiser des moyens et de faire des économies d’échelle. Tout le contraire de la Méca.

 

Ce n’est pas un bâtiment mais trois bâtiments juxtaposés. L’Oara dans une aile de l’arche, Alca dans l’autre et le Frac sur le toit, avec quai de déchargement au rez-de-chaussée, réserves dans les étages et contraintes techniques partout. Chacun son accès, ses locaux techniques, ses ascenseurs et monte-charge, sa salle de réunion-projection, son centre de documentation… Un coût de construction démultiplié (sans "chambre urbaine" le bâtiment aurait coûté deux fois moins cher !). Un coût de fonctionnement à venir démesuré, monstrueux même.

 

Le Frac, dont la fréquentation devra justifier la dimension publique du bâtiment, ne s’atteint qu’après avoir traversé un grand hall, s’être fait accompagner à l’ascenseur, avoir monté les étages, longé le couloir à droite, payé son ticket d’entrée (l’accès est devenu payant). Les œuvres se méritent. La grande salle d’exposition se démultiplie en divers espaces plus ou moins accessibles, ou plus ou moins pertinents. De nombreux détails manquent d’ergonomie. L’accès à la terrasse sur le toit est à sens unique ou barré par un espace-bar dont on se demande s’il va doubler celui du rez-de-chaussée ou ne servir qu’à l’occasion des vernissages. La terrasse est finalement encastrée dans le bâtiment. Assis à une table, il est impossible d’avoir la moindre vue sur bordeaux, sauf celle du ciel.

 

Le discours s’adapte au constat des lieux : celui du Frac pour montrer qu’il intervient sur tout le territoire ; celui de l’Oara pour expliquer que sa gigantesque scène peut s’adapter aux "petites formes", celui d'Alca pour mettre à disposition une partie de ses locaux démesurés.

 

L’intérêt de la MECA n’est plus le bâtiment mais son devenir.

 

L’inauguration n’a pas rassuré sur la capacité des agences à travailler ensemble : dix ans de gestation du projet ne leur ont pas permis de penser une création transdisciplinaire (musique, théâtre, écrit, vidéo, cinéma, art plastiques) qui aurait répondu aux ambitions affichées. Heureusement que le 1% artistique a apporté une note d’humour : dans la référence à Hermès, le messager des Dieux qui conduit les âmes aux enfers ; dans une demi-tête qui invite à combler le grand vide qui structure le bâtiment.

 

La vraie bonne nouvelle est que si la Région a décidé de loger ses agences dans des locaux aussi somptuaires, c’est qu’elle s’apprête à augmenter vertigineusement les moyens qu’elle attribue à la culture. On s'impatiente déjà.

 

 

13-11-2019 / NASA

La NASA renomme un objet céleste après une controverse autour de connotations nazies (Le Monde). L’occasion de relire "Le mystère de la soucoupe de Bordeaux" : Usbek & Rica.

 

 

 

 

Ronde des Ombelles, Yves Chaudouët, Pompéjac (Gironde, 2019)
14-10-2019 / Ronde des Ombelles
Une nouvelle commande publique sera inaugurée le mois prochain, la troisième cette année en Nouvelle-Aquitaine.
Après Hoodoo Calliope / La vase et le sel de Bettina Samson à Bègles, après le jalonnement céramique de Florian Brillet et Nicolas Lelièvre à Limoges, c’est Ronde des Ombelles, d’Yves Chaudouët, qui sera à l’honneur à Pompéjac.
Une très belle œuvre, dont l’histoire a commencé le jour où les enfants du village ont réclamé une aire de jeu. Dans cette commune rurale de 250 habitants, dont les terres sont cultivées de longue date par Uzeste Musical, la Forêt d’art contemporain n’y a pas vu un caprice. La réponse qui a été faite aux enfants a pris les voies de la création, invitant l’artiste Yves Chaudouët à se mettre à l’écoute de leurs attentes. Ce qu’il a fait, avec bonheur.
Ses Ombelles ont la poésie des projets improbables et des belles audaces. Elles sont magnifiquement réalisées et font

toute place au jeu et à l’imagination. Les enfants semblent l’avoir bien compris.

Elles sont aussi une exception, la trop rare mise en application de la procédure de commande publique du ministère de la Culture pour "contribuer à l’enrichissement du patrimoine national et du cadre de vie" et "permettre aux artistes de réaliser des projets dont l’ampleur, les enjeux ou la dimension nécessitent des moyens inhabituels". On peine aujourd’hui à croire que la puissance publique se soit un jour donné de telles ambitions. Et l’intérêt de Ronde des Ombelles est de nous le rappeler, d’une très belle manière.

Hors Métropole bordelaise, c’est la première œuvre de commande publique réalisée en Gironde. La deuxième sur le territoire de l’ancienne Aquitaine après le Monument aux vivants de Jochen Gerz à Biron. Des chiffres peu flatteurs. Pour les maires, les présidents de communautés de communes, les présidents de départements qui essaient de revitaliser bourgs, villages et espaces ruraux, savoir qu’elle a été financée par l’Etat (165 000 €, sur un budget total de 209 500 €) n’est pas négligeable. À charge pour eux de proposer des projets aussi exigeants que celui de Pompéjac.

C’est le moment. Le ministère de la Culture a le souci de rééquilibrer ses dépenses entre Paris (202 €/habitant) et la "Province" (25 €/habitant en Nouvelle-Aquitaine). Il ne faudrait pas que les métropoles les mieux dotées soient les seules à en bénéficier.

 

 

 

Kabakov, La maison aux personnages, Bordeaux (ph. Alain Chiaradia, un pour cent)

10-10-2019 / La Maison aux personnages

La Maison aux personnages a dix ans.

Il est encore tôt pour parler d’œuvre d’art mais on peut y songer.

En attendant, aller la voir ou la revoir. S’approcher. Prendre garde aux tramways qui traversent le jardin. Marcher jusqu’aux fenêtres et oser s’y coller, pour voir ce qu’il y a à l’intérieur. Ses sept locataires sont absents. On découvre comment ils y passent leur temps : en ne jetant jamais rien, en étant fascinés par les forces cosmiques, en réactualisant un souvenir d’enfance, en revêtant des ailes d’ange pour se perfectionner, en projetant des photos souvenirs pour s’endormir, en vivant dans une barque ou en grimpant au paradis, sous le plafond.

Les artistes Ilya et Emilia Kabakov ont conçu La Maison aux personnages comme un petit musée dans l’espace urbain bordelais, sur un carrefour entre le quartier Saint Augustin et l’Hôpital Pellegrin. Un livre ouvert dans lequel chacun peut puiser les éléments d’une réflexion sur la condition humaine.

C’est folie de l’avoir construite. De ces folies qui font hésiter les politiques, tiquer les comptables et cauchemarder les conservateurs. L’acte manqué d’une ville qui fut un temps Capitale de l’art contemporain. De ces folies aussi qui font place au poétique, à tout moment et en tout lieu, comme un joli signe d’espoir.

     l’adresse : place Amélie Raba-Léon, Bordeaux

     Monument to the City of Bordeaux / La Maison aux personnages

 

EPV Nouvelle Aquitaine

12-06-2019 / Commande publique, Art et Entreprises du Patrimoine Vivant

« Il faut faire passer l’idée que la commande publique peut accompagner les Entreprises du Patrimoine Vivant ». Ainsi s’exprimait le président de la région Nouvelle-Aquitaine, le 15 mars 2018 à La Rochefoucauld, lors d’une journée dédiée aux savoir-faire d’excellence. Il donnait l'exemple d'une commande faite aux Ateliers d'Aubusson et évoquait le Béarn, suggérant de "dés-IKEA-iser" la fabrication de meubles pour soutenir l’artisanat régional et la filière bois.

 

On sait combien cette volonté de soutenir l’économie locale doit composer avec les règles de mise en concurrence imposées par le code des marchés publics. Et à quel point il est difficile d'y répondre lorsque ces règles conduisent les collectivités publiques à acheter leur mobilier à des grossistes, qui s'approvisionnent au mieux en France mais bien souvent à l'étranger, pendant qu'Hagetmau, ex-capitale française de la chaise fait faillite.

 

Mais la difficulté est loin d’être insurmontable. Deux exemples en font la démonstration ce mois-ci en Nouvelle-Aquitaine : la réalisation d’une sculpture en bronze de Benoit Maire pour le nouveau bâtiment de la Méca à Bordeaux et la réalisation d’un jalonnement céramique de Florian Brillet et Nicolas Lelièvre, dans le centre-ville de Limoges.

 

La sculpture de Benoit Maire est une demi-tête monumentale en bronze du dieu Hermès d’une hauteur de trois mètres pour un poids de huit cents kilos. Elle est fabriquée par la Fonderie des Cyclopes, une fonderie d’art installée à Mérignac en 1997, classée Entreprise du Patrimoine Vivant.

 

Le jalonnement céramique de Florian Brillet et Nicolas Lelièvre consiste dans des « réparations » de l’espace public : dallages, balustrades, escalier, corniches, jardinières… Elles sont réalisées en porcelaine par la manufacture Pierre Arquié, créée à Limoges en 1996, également classée Entreprise du patrimoine vivant.

 

Ces deux exemples sont des commandes publiques.

 

La première est issue du 1 % artistique, nom commun donné au Décret n°2002-677 du 29 avril 2002 relatif à l'Obligation de décoration des constructions publiques, qui oblige les collectivités à réserver 1 % du coût des travaux des bâtiments publics à l’achat ou à la création d’une œuvre d’art originale. La procédure a généré des milliers de projets dans les écoles, les collèges, les lycées, les mairies, les bibliothèques, les gymnases, les jardins, les monuments historiques, faisant travailler des milliers d’artistes, des milliers d’artisans d’art et des milliers d’entreprises, dont un certain nombre sont aujourd’hui classées Entreprises du Patrimoine Vivant. Malgré ces résultats et malgré le caractère obligatoire de la procédure, beaucoup de collectivités ne la mettent pas en œuvre, privant par là les créateurs et les entreprises qu’ils font travailler de financements qui leur sont réservés. La bonne nouvelle serait que le 1 % artistique de la Méca mette un coup de projecteur sur ces dizaines de chantiers de construction, d’extension, de rénovation de lycées, de collèges, de groupes scolaires, d’équipements culturels et sportifs qui sur l’ensemble du territoire de la grande région relèvent de l’Obligation de décoration des constructions publiques (voir carte). À eux seuls, le plan Lycée de la région Nouvelle-Aquitaine (1,2 milliard d’euros d’investissement) et le plan Collège du département de la Gironde (plus de 500 millions d’euros) mériteraient que soient définies des stratégies qui articulent création et soutien aux savoir-faire et aux entreprises du patrimoine vivant. Les budgets sont réservés. Ils sont conséquents.

 

Le jalonnement céramique du centre-ville de Limoges, met l’accent sur un autre type de commande publique dont les collectivités pourraient s’emparer avec profit. Elle porte le nom de « commande publique du ministère de la Culture et de la Communication ». Le terme « commande publique » désignant ici autant la procédure que l’œuvre réalisée (les colonnes de Buren installées dans la cour du Palais Royal à Paris sont ainsi une commande publique, de même que le Lion de Xavier Veilhan à Bordeaux, ou le monument aux vivants de Jochen Gerz à Biron). Dans la pratique, elle permet aux collectivités, à l’État et aux entreprises de s’associer dans l’objectif de « contribuer à l’enrichissement du patrimoine national et du cadre de vie » en donnant aux artistes les moyens de réaliser des projets innovants ou exceptionnels. Elle accompagne généralement les grands chantiers urbains, la construction des réseaux de transport en commun, la restauration du patrimoine, l’aménagement des espaces publics, des sites touristiques et naturels, tout en permettant de structurer des filières de productions « locales ». Elle est parfois mise au service de secteurs économiques en difficulté comme cela s’est produit dans les années 90 lorsque la région Limousin a engagé un plan de relance des Ateliers d’Aubusson, ou en 1998 et 2000 quand l’État a financé les opérations « 20 artistes 20 fondeurs » et « 30 artistes 30 céramistes ». Il est assez facile d’imaginer comment les collectivités pourraient repenser leurs commandes publiques (équipements et mobiliers en particulier) sous le prisme de l’art ou du design et soutenir ainsi les savoir-faire présents sur leur territoire. La ville de Limoges l’a bien compris, avec en toile de fond l’inscription dans le réseau des Villes créatives Unesco.

 

Au final, l’idée que la commande publique peut soutenir les entreprises du patrimoine vivant est donc bien fondée. Mais c’est le passage à l’acte qui compte aujourd’hui et il serait heureux que les collectivités montrent l’exemple.

 

Sur les marches d’une Méca consacrée à l’art et aux économies créatives, la demi-tête d’Hermès est une première étape. Il est réjouissant de constater qu’elle nous invite à compléter la moitié manquante.

 

 

Action coeur de ville, un pour cent, Bordeaux

25-04-2019 / Action cœur de ville

À l’occasion de la rencontre nationale "Innovations urbaines en cœur de ville" qui s’est tenue le 19 mars à la Cité de l’architecture et du patrimoine, le ministre de la Culture a dit son ambition que 100% des 222 villes du programme Action cœur de ville bénéficient d’un accompagnement par la Drac (Direction régionale des affaires culturelles), via notamment les leviers que sont le dispositif Site Patrimonial Remarquable (SPR), le label Ville et Pays d’art et d’histoire (VPAH), la commande publique, l’EAC… (cf : Action cœur de ville : un ambitieux volet culturel).

La commande publique, dont l'objectif est de "contribuer à l’enrichissement du patrimoine national et du cadre de vie" en soutenant la création contemporaine, devrait susciter un regain d’attention. Elle a en effet montré sa capacité à accompagner les politiques publiques, qu’elles concernent la rénovation urbaine, la construction des grands équipements, la restauration du patrimoine, le développement rural, le marketing territorial, le tourisme, le social, le soutien à l’économie et aux métiers d’art... en faisant place à l’imagination, à l’expérimentation, à la complexité et à l’innovation. À suivre.

 

 

Suzanne Lafont, un pour cent, Bordeaux

6-03-2019 / Suzanne Lafont

L’exposition Nouvelles espèces de compagnie. Roman, présentée au Musée des Beaux-arts de Bordeaux (9 novembre 2018 – 8 avril 2019), dévoile une série photographique consacrée aux "mauvaises herbes" de la Métropole bordelaise, entre relevé botanique et vision artistique d’un règne végétal déréglé par l’homme.

Réalisée dans le cadre de la commande publique, elle traduit la volonté de replacer les artistes au cœur des processus de fabrication de la ville : "ils sont de précieux influenceurs qui accélèrent la prise de conscience citoyenne sur les défis écologiques à relever" (Philippe Richard, directeur du jardin botanique de Bordeaux). À la croisée des réflexions ville/nature, Suzanne Lafont interroge les rapports que nous entretenons avec le vivant, la notion de plante adventice et les enjeux de l’urbanisation.

 

 

Lascaux IV, un pour cent

30-10-2018 / Lascaux IV : Jean Nouvel avait raison

Dans son projet pour Lascaux IV, le Centre international de l'art pariétal de Montignac, l'architecte Jean Nouvel exprimait son angoisse face au miracle de la conservation millénaire des peintures de Lascaux (Jean Nouvel). Il se demandait si nous saurions « éterniser ce chef d'œuvre de l'humanité naissante », en expliquant qu'il fallait se confronter à la fragilité, à l'effacement, à la possible disparition pour concevoir un lieu qui donne conscience au visiteur d'appartenir au site de Lascaux, à sa géologie, à son biotope et dans le même temps, lui permette d'accéder à « une grotte clonée du XXIe siècle » qui pour être crédible, devrait être « l'œuvre d'un faussaire génial ».

 

Aujourd'hui, force est de constater que le faussaire était génial. Plus exactement le « peuple des faussaires », celui décrit dans Un monde à portée de main, le dernier roman de Maylis de Kerangal : « les copistes, les braqueurs de réel, les trafiquants de fictions, employés sur le fac-similé de Lascaux car scénographes, vitraillistes, costumiers, stratifieurs, mouleurs, maquilleurs de théâtre, aquarellistes, cinéastes, restaurateurs d'icônes, doreurs ou mosaïstes ». Ils ne sont pour la plupart pas descendus dans la grotte et n'auront certainement jamais l'occasion de le faire, comme nous tous. Mais la copie qu'il ont réalisée est sublime. Un vertigineux saut dans le temps, au profond du sol, dans le tournoiement des chevaux, des cerfs, des bouquetins, des ours, des vaches, des bisons, le jeu des formes, des couleurs, des lumières... et la présence de l'homme de la préhistoire, perceptible tout au long de la visite. On voudrait prendre le temps de revenir au réel, sortir de la grotte et s'assoir dans l'herbe, réadapter le regard en le laissant dévaler la pente jusqu'à La Vézère, parcourir les bois, les collines et l'horizon. Il y a vingt mille ans, c'est ce que devaient faire nos ancêtres.

 

Le problème est qu'il n'y a plus d'herbe au sortir de la grotte. Le Centre international de l'art pariétal a oublié d'être discret. Il a pensé que nous aurions besoin d'explications. Beaucoup d'explications, à grand renfort d'équipements numériques. Il a beaucoup construit. Il n'a pas su jouer sur la présence d'une grotte à jamais inaccessible, mais à distance d'homme, à quelques pas sous la colline. Il a maladroitement singé un abri sous roche et lacéré à grands traits de béton clair la colline de Lascaux.

 

En voulant marquer « le début d’une nouvelle aventure alliant l’émotion d’un art ancestral et la prouesse technologique » (Lascaux IV), ses promoteurs ont cédé aux sirènes des lobbyistes du tourisme de masse, qui imposent leurs modèles économiques et les formes qui vont avec. Ils ont cédé aux lobbyistes du numérique, qui ringardisent le patrimoine et obligent les décideurs à devenir les prosélytes zélés d'une geek culture qui les dépasse.

 

Pourtant, l'histoire de Lascaux attestait que la grotte se suffisait à elle-même. Un million de personnes l'ont visité entre 1948 et 1963, avant qu'il ne soit nécessaire de la fermer (on avait oublié qu'elle était fragile et pouvait disparaître). Après ce coup d'arrêt, sa réputation a suffit à assurer la fréquentation d'un premier fac-similé, Lascaux II, construit sur site en 1983 et attirant près de dix millions de visiteurs, puis d'un second, Lascaux III, sous forme d'exposition, qui voyage sur les cinq continents depuis 2012. Il n'y avait aucune raison de penser que le troisième fac-similé, Lascaux IV, ne prolonge le succès des précédents. Sauf à être trop gourmand et ne pas entendre l'avertissement : « Par pitié, refusez la“disneyisation” et toute forme de commerce et pollution qui viennent pourrir les grands lieux historiques avec des images caricaturales et des bibelots honteux ! » (Jean Nouvel).

 

Lascaux IV, le fac-similé, c'est environ un dixième de la surface du Centre d'art pariétal et de son budget. Les divers appendices qui ont été construits – le belvédère et l'abri, l'atelier de Lascaux, le théâtre de l'art pariétal, le cinéma 3D, la galerie de l'imaginaire... – ne parviennent pas à compenser le peu de temps qu'il est possible de passer à l'intérieur de la grotte. C'est frustrant. Désolant, quand le substitut technique n'est pas à la hauteur (cinéma 3D).

 

Après l'euphorie de l'ouverture et les 500 000 visiteurs de la première année, la fréquentation s'est tassée de 20% en 2018. Pendant que Lascaux II, le premier fac-similé de la grotte, ouvert en 1983, enregistrait une hausse de fréquentation de 50%, « un succès historique » (France Bleu). Cela a ramené les promoteurs de Lascaux à l'essentiel : « On vient voir la copie de la grotte comme si on venait voir la vraie grotte. C'est ça qui est surprenant ! Je crois que c'est le succès du mode de visite que nous avons développé. Avant, la visite se faisait sur 40 minutes, elle dure aujourd'hui 1h15. Et cela suffit aux visiteurs. C'est un apprentissage de la préhistoire et de l'art des cavernes ». A charge pour eux de revoir leur copie. En attendant que le temps long de Lascaux recycle tout ce qui a été produit d'inutile.

 

 

Clémence Van Lunen, fontaine, un pour cent, Bordeaux

13-09-2018 / Clémence Van Lunen

Une nouvelle œuvre de la commande publique inaugurée à Bordeaux le 13 septembre 2018 : Les Fontaines de Bacalan, de l’artiste Clémence Van Lunen.

L’occasion de rappeler que la commande publique du ministère de la Culture accompagne depuis longtemps l’aménagement des espaces publics et du cadre de vie. Elle permet aux villes et aux territoires d’inscrire leurs patrimoines dans un processus de réinvention permanente. Elle leur permet aussi d’intervenir dans le champ culturel, en soutenant la création contemporaine et l’éducation artistique.

Que Les fontaines soient une figure récurrente de la commande publique, qu’elles s’inscrivent dans un ambitieux programme de commande artistique, qu’elles permettent de soutenir les pôles d’excellence, qu’elles participent de la lutte contre les îlots de chaleur et de la réflexion sur l’espace public... n’est pas non plus négligeable ! Souhaitons que les initiatives se multiplient.

 

 

Brillet Lelièvre, Limoges, céramique, un pour cent (Bordeaux)

Limoges imprime son identité dans l’espace urbain

En 2016, la ville de Limoges a eu recours à la commande artistique pour créer un jalonnement céramique dans son centre-ville. L’objectif était clair et ambitieux : créer du lien entre les quartiers et leurs habitants, en offrant des espaces publics agréables et propices à l’échange, tout en valorisant les savoirs-faire de la ville dans les arts du feu.

C’est un très beau projet qui a été retenu, du designer Florian Brillet et du plasticien Nicolas Lelièvre. Il est inspiré du Kintsugi japonais - littéralement "jointure en or" - qui utilise l’or comme matériaux pour réparer la porcelaine cassée.

Par glissement de sens et d’échelle Florian Brillet et Nicolas Lelièvre ont proposé d’utiliser la porcelaine pour engager une série de "réparations" dans l’espace urbain : reconstituer deux vasques disparues du jardin d’Orsay, refaire une balustrade place Fournier, remplacer deux vases au Musée des Beaux-arts, réparer le dallage à l’angle des rues Turgot et Dubouché, dupliquer deux chasse-roue rue de la Boucherie, réoccuper des niches de façade, reconstituer une corniche… Réalisées avec le concours de la manufacture de porcelaine Pierre Arquié, ces réparations seront recouvertes de "bleu de four", l’un des plus anciens, des plus robustes et prestigieux traitement de la porcelaine.

Avec ce projet, Limoges, capitale des arts du feu, ville créative de l’Unesco, démontre une nouvelle fois que la procédure de commande artistique est un véritable outil de politique publique, qui peut répondre à des objectifs d’aménagement de l’espace public, de valorisation du patrimoine, de soutien à la création contemporaine, aux savoirs-faire et à l’économie locale. Livraison prévue en 2019 !

 

 

un pour cent, ingénierie culturelle, Bordeaux

Walter De Maria

« The Lightning Field (1977), by the American sculptor Walter De Maria, is a work of Land Art situated in a remote area of the high desert of western New Mexico. It is comprised of 400 polished stainless steel poles installed in a grid array measuring one mile by one kilometer. The poles -- two inches in diameter and averaging 20 feet and 7½ inches in height -- are spaced 220 feet apart and have solid pointed tips that define a horizontal plane. A sculpture to be walked in as well as viewed, The Lightning Field is intended to be experienced over an extended period of time. A full experience of The Lightning Field does not depend upon the occurrence of lightning, and visitors are encouraged to spend as much time as possible in the field, especially during sunset and sunrise. In order to provide this opportunity, Dia offers overnight visits during the months of May through October. » Reservations.

 

 

design, un pour cent, Bordeaux

Design

Méconnaissance, contraintes d'aménagement, spécificité du recours à un mobilier technique, arguments économiques, contraintes normatives : les prétextes sont nombreux pour justifier le no-design en usage dans les collectivités lorsqu'il s'agit de meubler les administrations, les écoles, les hôpitaux. Les achats se font la plupart du temps dans le cadre de passations de marchés qui par habitude et facilité, conduisent à puiser dans des catalogues et à acheter par paquet des meubles de qualité médiocre. Les choses évoluent néanmoins. Les collectivités recommencent à penser aux Prouvé et Perriand d'aujourd'hui pour meubler leurs équipements et quelques-fois, pour soutenir les savoirs-faire et les entreprises de leurs territoires (réf. : « Design : le grand absent du collectif », Le Journal des Arts, n°326, mai-juin 2010).

 

 

Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, un pour cent, Bordeaux

Lacaton Vassal

« Nous sommes posés la question d'un projet d'aménagement à des fins d'embellissement. A quoi renvoie la notion d'"embellissement" ? S'agit-il de remplacer un matériau de sol par un autre, un banc en bois par un banc en pierre, au design plus actuel, ou un lampadaire par un autre plus à la mode ? Rien n’impose des changements trop importants. Ici, l'embellissement n'a pas lieu d'être. La qualité, le charme, la vie existent. La place est déjà belle. Comme projet, nous avons proposé de ne rien faire d'autre que des travaux d'entretien, simples et immédiats : refaire la grave du sol, nettoyer plus souvent, traiter les tilleuls, modifier légèrement la circulation… de façon à améliorer l'usage de la place et à satisfaire les habitants », Anne Lacaton & Jean-Philippe Vassal, Place Léon Aucoc, Bordeaux, 1996.

 

 

Elisabeth Ballet, un pour cent, Bordeaux

Elisabeth Ballet

« J’ai visité le site du Pot d’Etain à Pont-Audemer avant les travaux de réaménagement de la place. Beaucoup de voitures ne faisaient que passer sur la nationale, certaines venaient de la ville et se dispersaient vers les vallées et plateaux environnants ; d’autres cherchaient à se garer auprès des commerces. La ville s’était étendue de part et d’autre de la nationale comme si elle ne participait pas à ce flux de véhicules, le flux, lui-même, semblait ignorer la ville.

Je trouvais la situation générale et la circulation très chaotique : le réaménagement du carrefour a modifié ces échanges.Je recherchais une solution d’ensemble : poser une sculpture au milieu aurait ajouté à la confusion et créé un obstacle de plus.

C’est en examinant le plan de réaménagement du site que j’ai remarqué la présence d’un programme de modification des espaces piétons et automobiles qui a stimulé mon imagination et la pensée d’un travail au sol pour raccorder les éléments entre eux. J’avais pensé d’abord à une sorte de tissage », Elisabeth Ballet, Cha-Cha-Cha, Carrefour du pot d’Étain, Pont-Audemer, 2000.

 

 

Faïence Vieillard, un pour cent, Bordeaux

Faïencerie Vieillard

« Le service Chambre de commerce fut commandé à la faïencerie Vieillard afin d'encourager cette industrie bordelaise et de lui permettre de "faire figure" à l'Exposition organisée par la Société Philomatique en 1882. Le service prévu était de 120 couverts ; son prix de 10.000 francs payables en deux annuités : 5.000 en 1882, 5.000 en 1883.

Il fut livré 31 douzaines de grandes assiettes, 12 douzaines d'assiettes à potage, 18 douzaines d'assiettes à dessert, 4 saucières, 5 sucriers, 4 plats ronds, 8 plats ovales, 3 soupières, 2 plats à poisson, 4 légumiers, 22 salières, 2 grandes coupes, 4 candélabres, 1 grande corbeille du milieu, 20 assiettes à pied à fruits, 3 saladiers, 4 compotiers, 12 raviers, 7 compotiers hauts Henri II, 2 compotiers hauts Henri II.

On le voit ce service ne fut pas commandé par la Chambre simplement dans un but somptuaire, mais plutôt dans un but de propagande afin d'encourager une industrie bordelaise. » Extrait de Quelques notes sur la Faïencerie David Johnston-Vieillard, par Ed.-G Faure, président de la Chambre de commerce de Bordeaux (Bulletin de la Société archéologique de Bordeaux, 1930).