Commande publique, Art et Entreprises du Patrimoine Vivant

 

« Il faut faire passer l’idée que la commande publique peut accompagner les Entreprises du Patrimoine Vivant ». Ainsi s’exprimait le président de la région Nouvelle-Aquitaine, le 15 mars 2018 à La Rochefoucauld, lors d’une journée dédiée aux savoir-faire d’excellence. Il donnait l'exemple d'une commande faite aux Ateliers d'Aubusson et évoquait le Béarn, suggérant de "dés-IKEA-iser" la fabrication de meubles pour soutenir l’artisanat régional et la filière bois.

 

On sait combien cette volonté de soutenir l’économie locale doit composer avec les règles de mise en concurrence imposées par le code des marchés publics. Et à quel point il est difficile d'y répondre lorsque ces règles conduisent les collectivités publiques à acheter leur mobilier à des grossistes, qui s'approvisionnent au mieux en France mais bien souvent à l'étranger, pendant qu'Hagetmau, ex-capitale française de la chaise fait faillite.

 

Mais la difficulté est loin d’être insurmontable. Deux exemples en font la démonstration ce mois-ci en Nouvelle-Aquitaine : la réalisation d’une sculpture en bronze de Benoit Maire pour le nouveau bâtiment de la Méca à Bordeaux et la réalisation d’un jalonnement céramique de Florian Brillet et Nicolas Lelièvre, dans le centre-ville de Limoges.

 

La sculpture de Benoit Maire est une demi-tête monumentale en bronze du dieu Hermès d’une hauteur de trois mètres pour un poids de huit cents kilos. Elle est fabriquée par la Fonderie des Cyclopes, une fonderie d’art installée à Mérignac en 1997, classée Entreprise du Patrimoine Vivant.

 

Le jalonnement céramique de Florian Brillet et Nicolas Lelièvre consiste dans des « réparations » de l’espace public : dallages, balustrades, escalier, corniches, jardinières… Elles sont réalisées en porcelaine par la manufacture Pierre Arquié, créée à Limoges en 1996, également classée Entreprise du patrimoine vivant.

 

Ces deux exemples sont des commandes publiques.

 

La première est issue du 1 % artistique, nom commun donné au Décret n°2002-677 du 29 avril 2002 relatif à l'Obligation de décoration des constructions publiques, qui oblige les collectivités à réserver 1 % du coût des travaux des bâtiments publics à l’achat ou à la création d’une œuvre d’art originale. La procédure a généré des milliers de projets dans les écoles, les collèges, les lycées, les mairies, les bibliothèques, les gymnases, les jardins, les monuments historiques, faisant travailler des milliers d’artistes, des milliers d’artisans d’art et des milliers d’entreprises, dont un certain nombre sont aujourd’hui classées Entreprises du Patrimoine Vivant. Malgré ces résultats et malgré le caractère obligatoire de la procédure, beaucoup de collectivités ne la mettent pas en œuvre, privant par là les créateurs et les entreprises qu’ils font travailler de financements qui leur sont réservés. La bonne nouvelle serait que le 1 % artistique de la Méca mette un coup de projecteur sur ces dizaines de chantiers de construction, d’extension, de rénovation de lycées, de collèges, de groupes scolaires, d’équipements culturels et sportifs qui sur l’ensemble du territoire de la grande région relèvent de l’Obligation de décoration des constructions publiques (voir carte). À eux seuls, le plan Lycée de la région Nouvelle-Aquitaine (1,2 milliard d’euros d’investissement) et le plan Collège du département de la Gironde (plus de 500 millions d’euros) mériteraient que soient définies des stratégies qui articulent création et soutien aux savoir-faire et aux entreprises du patrimoine vivant. Les budgets sont réservés. Ils sont conséquents.

 

Le jalonnement céramique du centre-ville de Limoges, met l’accent sur un autre type de commande publique dont les collectivités pourraient s’emparer avec profit. Elle porte le nom de « commande publique du ministère de la Culture et de la Communication ». Le terme « commande publique » désignant ici autant la procédure que l’œuvre réalisée (les colonnes de Buren installées dans la cour du Palais Royal à Paris sont ainsi une commande publique, de même que le Lion de Xavier Veilhan à Bordeaux, ou le monument aux vivants de Jochen Gerz à Biron). Dans la pratique, elle permet aux collectivités, à l’État et aux entreprises de s’associer dans l’objectif de « contribuer à l’enrichissement du patrimoine national et du cadre de vie » en donnant aux artistes les moyens de réaliser des projets innovants ou exceptionnels. Elle accompagne généralement les grands chantiers urbains, la construction des réseaux de transport en commun, la restauration du patrimoine, l’aménagement des espaces publics, des sites touristiques et naturels, tout en permettant de structurer des filières de productions « locales ». Elle est parfois mise au service de secteurs économiques en difficulté comme cela s’est produit dans les années 90 lorsque la région Limousin a engagé un plan de relance des Ateliers d’Aubusson, ou en 1998 et 2000 quand l’État a financé les opérations « 20 artistes 20 fondeurs » et « 30 artistes 30 céramistes ». Il est assez facile d’imaginer comment les collectivités pourraient repenser leurs commandes publiques (équipements et mobiliers en particulier) sous le prisme de l’art ou du design et soutenir ainsi les savoir-faire présents sur leur territoire. La ville de Limoges l’a bien compris, avec en toile de fond l’inscription dans le réseau des Villes créatives Unesco.

 

Au final, l’idée que la commande publique peut soutenir les entreprises du patrimoine vivant est donc bien fondée. Mais c’est le passage à l’acte qui compte aujourd’hui et il serait heureux que les collectivités montrent l’exemple.

 

Sur les marches d’une Méca consacrée à l’art et aux économies créatives, la demi-tête d’Hermès est une première étape. Il est réjouissant de constater qu’elle nous invite à compléter la moitié manquante.

 

12 juin 2019